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Psychopathologie du toxicomane
Présentation :
Cette page présente le document « Psychopathologie du toxicomane », du Dr. Martine Carpentier Médecin coordinateur du CEDAT (Centre d'Aide aux Toxicomanes).
Est toxicomane celui qui a développé, sans le savoir, une dépendance physique et/ou psychique à un produit donné.
1/ La dépendance physique (héroïne, alcool, tabac, néocodion...) se développe insidieusement pour un produit donné, lorsqu'il est pris régulièrement. Cette dépendance, une fois développée, ne disparaîtra pas. Elle est développée à vie, que le sujet continue son intoxication ou qu'il devienne abstinent. Il entre alors dans la loi du tout ou rien que les Alcooliques Anonymes connaissent bien et qu'ils traduisent par la formule suivante : "Nous ne sommes pas guéris, mais seulement abstinents". S'ils reprennent une seule goutte d'alcool, ils rechutent au stade où ils étaient avant d'arrêter. Ils ne pourront jamais plus être de simples usagers, car ils ont des cellules-mémoire qui, dès la première goutte d'alcool, font appel... L'envie est alors irrésistible, et le comportement devient incontrôlable.
Pour l'héroïne, il en va de même.
La dépendance physique n'est reconnaissable qu'après coup, une fois qu'elle s'est développée, par l'apparition du syndrome de manque constitué de divers symptômes physiques, lorsqu'on a arrêté pendant quelques jours son produit d'élection.
Ce syndrome de manque disparaîtra dès la reprise du produit d'élection, ou, sinon, spontanément au bout de plusieurs jours d'abstinence (5-6 jours, pour l'héroïne).
Il faudra souvent plusieurs expériences d'arrêt, avec apparition du syndrome de manque à chaque fois, pour que le toxicomane fasse le lien entre ces symptômes et l'absence d'héroïne, le gommage de ces symptômes par la reprise du produit. Parfois même ce sera un copain qui, le voyant en manque, lui signifiera : "Mais, tu es en manque !", pour qu'il prenne conscience de sa dépendance physique.
COURBE D'ÉVOLUTION D'UN HÉROÏNOMANE :
D2/ La dépendance psychique est plus difficile à identifier. Elle apparaît en trois temps :
- le premier se situe avant toute prise de produit. C'est le moment
où le sujet entend parler des drogues par ceux qui y ont déjà touché,
qui en vantent les mérites et qui tiennent un discours qui
fascine. Il a tendance à s'identifier.
- le deuxième se situe en période d'intoxication où les
prises de produit sont directement liées à un rituel
: le chemin de croix pour celui qui cherche du néocodion,
la voiture du dealer pour celui qui cherche de l'héroïne,
la planque du matériel, les rencontres avec les copains de
défonce... Lors de la première expérience, l'effet
maximal du produit, ajouté à l'impression de nouveauté,
va centrer et marquer de façon déterminante la dépendance
psychologique.
- le troisième temps se situe après le sevrage, où chaque élément du rituel rencontré sur son chemin peut être un facteur de rechute : voir une croix verte clignoter peut suffire à donner l'envie irrésistible d'entrer dans une pharmacie pour acheter du Néocodion®.
La première prise d'héroïne (partie 1 de la courbe) entraînera un effet maximum du produit, alors qu'il n'y a aucun inconvénient à son comportement.
Elle se fera avec un initié. La dose sera, la plupart du temps, faible et gratuite. L'effet sera vanté comme extraordinaire et à connaître, voire, au sein du groupe, promotionnant. Une fois l'initiation faite avec les copains de défonce, le sujet attendra de ne plus être sous l'effet du produit pour aller retrouver les siens. Il gardera pour lui le secret de cette initiation qu'il n'acceptera de partager qu'avec les usagers de substances psychoactives.
C'est ainsi que la première modification psychique qui va avoir lieu, pour celui qui vient d'être initié, est une dichotomie entre ceux qui en prennent et ceux qui n'en prennent pas. Cette dichotomie est d'autant plus marquée que le produit est d'usage illicite et a, lors des premières prises, un effet intense et agréable.
Si le jeune consommateur continue à prendre de l'héroïne, on va assister à d'autres phénomènes. Il va y avoir, sur le plan biologique, une tolérance au produit qui va devenir de plus en plus importante, qui rendra l'effet du produit de plus en plus faible, pour ne pas dire inefficace, obligeant le sujet, à la recherche de l'effet maximum épprouvé au début, à augmenter les doses. Il n'y a pas beaucoup de risque, à ce moment-là, pour le sujet à augmenter les doses. Il est plus ou moins protégé par cette tolérance du corps au produit. Ce n'est pas à ce moment-là que le sujet risque le plus de faire une overdose.
Mais c'est à ce moment-là que les prises vont se rapprocher dans une course effrénée de recherche de sensations en tous genres. Le toxicomane préfère les sensations fortes aux émotions. C'est aussi le moment où le sujet va tenter d'autres produits. Il est à la recherche des sensations particulières du début. Plus il va répéter ses prises, moins le produit aura d'effet et plus le sujet sera à la recherche des effets premiers voire d'autres effets par le biais d'autres produits.
Mais restons dans l'héroïnomanie. C'est à l'occasion de ces prises répétées de plus en plus régulièrement et fréquemment que la dépendance physique va se développer insidieusement, sans que le sujet s'en aperçoive, sans qu'il ait les moyens de s'en apercevoir (partie 2 de la courbe).
Il faudra plusieurs arrêts (partie 3 de la courbe), avec apparition du syndrome de manque et prise de conscience de la relation entre le manque et le produit pour que le sujet se reconnaisse toxicomane.
S'il reprend son produit d'élection après une période de manque de plusieurs jours (partie 4 de la courbe), il faudra qu'il reprenne des doses proches de celles du début (partie 1 de la courbe), et non celles qu'il avait l'habitude de prendre au moment de l'arrêt, car sinon, il a un risque majeur de faire une overdose. En effet, lors de la traversée du syndrome de manque, la tolérance du corps au produit diminue. Le corps redevient sensible au produit, comme il l'était au départ. Lors de l'abstinence, la dépendance ne change pas mais la tolérance, elle, diminue.
A ce moment-là, si le toxicomane reprend son produit d'élection après un arrêt de plusieurs jours, l'effet du produit redevient proche de celui qu'il a connu au tout début, et redevient intéressant. Certains toxicomanes qui ont compris cela viendront nous voir pour qu'on les aide à arrêter, à passer le cap difficile du sevrage, non pas dans le but de devenir abstinent, mais dans le but de retrouver l'effet premier du produit.
Nous pourrons mettre en place une cure de sevrage avec eux, ils tiendront jusqu'à la fin du sevrage, mais, une fois celui-ci terminé, nous ne les reverrons plus avant un moment.
Pendant toute cette période entre l'initiation et ce moment où le toxicomane arrête pour mieux retrouver l'effet du produit, nous ne verrons pas celui-ci fréquenter nos consultations. En effet, le produit a encore des avantages indéniables et les inconvénients à la conduite n'ont pas encore de désagréments.
Mais ,avant d'aller plus loin, vers la cinquième phase, je voudrais vous expliquer les modifications psychiques qui se sont déjà opérées chez notre héroïnomane, pour pouvoir mieux comprendre la suite.
Sous l'effet du produit, il va devenir menteur, avec de plus en plus de finesse. Il ment de façon subtile, au point que tout le monde le croit. Il prend la parole facilement, il n'est plus inhibé comme autrefois. Il ne perçoit plus son propre sentiment de culpabilité. La parole devient, peu à peu, dissociée des actes. Le sujet parle comme un moulin à paroles sans qu'aucune parole ne l'engage au niveau des actes. Il devient maniaque sans s'en rendre toujours compte. C'est une manie artificielle, liée à la prise de produit. Sans produit, il devient taciturne, replié sur lui-même, ne parlant plus, restant dans son coin, refusant tout contact, devenant agressif à la moindre sollicitation. Cette inversion de l'humeur, selon qu'il est sous produit ou sans produit sera souvent le premier symptôme qui va alerter l'entourage. Un discours paradoxal va alors s'instituer entre le toxicomane et parfois son entourage, d'un côté, et les soignants, de l'autre : lorsqu'il sera sous l'effet du produit , il nous dira qu'il va très bien, nous observerons qu'il ne contrôle aucun de ses actes, lorsqu'il sera abstinent, il nous dira qu'il va très mal, alors que nous observerons qu'il est beaucoup plus présent et adapté.
De même, il va avoir de plus en plus besoin d'argent, qu'il subtilisera à l'entourage soit en cachette, soit en racontant qu'il a besoin d'argent pour telle ou telle raison. Mais l'entourage ne verra rien revenir en contre-partie. S'il demande à ses parents de quoi acheter un blouson ou des baskets, les parents ne verront jamais ni blouson ni baskets. Il ne saura pas plus compter son argent que ses pilules ou les intervalles de temps. Il ne pourra jamais différer, jamais mettre en réserve.
L'héroïne est un antalgique majeur, un antidouleur par excellence : antidouleur physique et psychique. C'est un anesthésiant qui se présente comme un film transparent qui vient s'interposer entre le sujet et les autres. Le toxicomane ne perçoit plus les autres de la même façon. Il peut vivre n'importe quelle situation sans être affecté par ces situations, sans en souffrir, mais aussi sans être ému. Ce sera lors du sevrage, alors qu'il n'est plus protégé par ce film transparent, qu'il percevra toute situation avec une hypersensibilité douloureuse, une douleur massive et brutale insupportable parce qu'ingérable par lui. Ses mécanismes de défense ont disparu et restent à reconstruire.
Ce film transparent va permettre au toxicomane de regarder l'autre sans le voir, de croire qu'il le reconnaît alors qu'en fait, c'est sa propre image qu'il voit reflétée sur le film transparent, image de lui qu'il prendra pour l'autre. C'est ainsi qu'il a tendance à tutoyer, à appeler l'autre par son prénom, à adresser toutes ses demandes à la même personne, à faire fi des différences ou de l'appartenance professionnelle de son interlocuteur, à induire chez ce dernier le tutoiement, l'appel par son prénom, le copinage, l'absence de distance, qui peut aller jusqu'à la prise en charge par son interlocuteur de son propre sentiment de culpabilité.
De même, lorsque le toxicomane est sous l'effet du produit, le temps est rapide, court et riche de sensations, quel que soit le temps passé sous l'effet du produit. Par contre, lors du sevrage, la perception du temps s'inverse, il devient immensément long, douloureusement long, long et continu, au point de devenir physiquement douloureux.
Le rapport au temps du toxicomane n'est plus le même que le nôtre. Il ne se réfère plus à l'horloge, au jour et à la nuit, au soleil et à la lune, au petit déjeuner du matin ou au souper du soir, non, il se réfère aux sensations biologiques, internes du corps. Il s'endort sous l'effet du produit, il se réveille, lorsque le produit ne fait plus d'effet, quelle que soit l'heure, sans savoir le temps qui est passé. Il va vivre au rythme de ses injections et des effets que le produit entraîne dans son corps, et non plus au rythme nyctéméral. On va retrouver cette difficulté au niveau du traitement. En effet, il prendra son traitement massivement quand il a mal ou quand il se sent mal, mais ne le prendra plus dès qu'il se sentira mieux. Il lui faudra bénéficier de toute une "éducation" au traitement pour pouvoir le prendre à des doses thérapeutiques, régulières, à heures fixes, quel que soit l'état dans lequel il se sent.
Le toxicomane va très vite se retrouver dans la loi du tout ou rien et du tout, tout de suite. Il vit dans le présent. Le passé est effacé par le produit qui provoque des troubles amnésiques à l'emporte-pièces, parce qu'il n'a pas les affects suffisants pour fixer les évènements dans ses souvenirs, mais aussi de par l'effet du "film transparent" qui lui évite tout investissement, tout engagement, en dehors de la recherche du produit. Quant à l'avenir, le toxicomane est tellement dans une bulle où il se retrouve seul, dans une illusion telle de la réalité, que tous les projets qu'il peut essayer d'avoir sont déracinés de toute réalité. Il a appris à mentir, mais il se retrouve pris à son propre piège. Il se ment à lui-même, si bien qu'il n'a plus d'ancrage dans la réalité. Il ne lui reste que le présent pour se situer et la parole pour tenter de donner le change, l'illusion de quelques instants.
La parole du toxicomane est elle-même désinvestie. C'est un moulin à parole. Il parle, il parle, il promet, mais aucune parole ne l'engage. L'acte compte et peut être investi, mais il ne sera pas en lien avec la parole du toxicomane. Cet acte sera non réfléchi, immédiat et non préparé ( aussitôt dit, aussitôt fait ), provoqué par l'angoisse et la culpabilité inconsciente ou par la nécessité. Ce sera un "passage à l'acte" qui chassera l'angoisse. Le produit évitera le ressenti de la culpabilité liée à l'acte.
Le toxicomane, pour toutes les raisons que nous venons d'énumérer, est intolérant à toute frustration, à toute douleur, et va passer à l'acte pour éviter la perception de toute angoisse dite "de castration", évacuer toute souffrance, ignorer les différences, refuser de vivre la moindre émotion.
Le toxicomane, à la moindre perception d'angoisse, va n'avoir qu'une idée : prendre de l'héroïne sur le champ. Il court circuite alors l'imaginaire, et n'élabore aucun moyen de défense.
Il préfère le passage à l'acte à la mise en acte.
Le passage à l'acte.
Une idée, une image, un son,
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Une angoisse, une douleur, une émotion,
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Passage à l'acte dont la culpabilité va être gommée par le produit.
La mise en acte.
Une idée, une image, un son,
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Un fantasme, une histoire imaginaire, un rêve,
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Recherche d'un interlocuteur pour en parler,
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Sensation de manque ou d'insuffisance,
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Désir d'établir un projet de réalisation,
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Elaboration d'un projet imaginaire,
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Partage de ce projet imaginaire avec d'autres à qui on en parle,
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Rectification du projet imaginaire,
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Confrontation du projet imaginaire à la réalité,
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Perceptions inattendues,
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Bouleversement imaginaire,
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Partage avec d'autres de ces perceptions inattendues, et de l'imaginaire qui y est rattaché,
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Rajustement du projet, au niveau imaginaire,
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Confrontation à une nouvelle réalité...
C'est ce travail de réintroduction de l'imaginaire, d'élaboration d'un projet à court terme, dans le futur immédiat, de confrontations à la réalité, que les soignants auront à faire avec le toxicomane s'ils ne veulent pas devenir, eux aussi, des moulins à parole. Le travail sur le cadre et les contrats thérapeutiques est incontournable.
Les parents du toxicomane.Ils sont souvent les derniers informés. Parfois, ils ont des doutes, mais n'osent pas y croire. Parfois, ils sont très loin de la réalité. Dans tous les cas, lorsqu'ils l'apprendront, ce sera un drame, une désillusion. Peu importe la manière dont ils vont l'apprendre. C'est souvent à cette occasion que nous les verrons arriver à la consultation. Certains pour déverser leurs angoisses, faire partager voire endosser leur sentiment de culpabilité, d'autres pour demander conseil ce qui pourra déboucher sur une véritable prise en charge. Entendons-nous bien : véritable prise en charge des parents et non du fils. Si le fils veut lui-même être suivi, il faudra qu'il fasse lui-même sa propre démarche.
Il faut être particulièrement expérimenté et bien connaître les toxicomanes eux-mêmes, pour pouvoir suivre un parent. Il faut aussi être à même d'éviter d'endosser la culpabilité qui nous est adressée par la famille. C'est souvent un travail difficile qui nous engage dans des moments transférentiels chargés de passion. C'est une des raisons qui nous font souvent décider de consulter à deux intervenants. Ce qui permet de ne pas occuper la même place face à l'interlocuteur, pendant l'entretien, et de pouvoir en parler avec l'autre intervenant ayant assisté à l'entretien pour soulager les tensions dont les intervenants ont été chargés pendant l'entretien.
L'objectif des premiers entretiens est de pouvoir aider les parents à mieux repérer l'étape où en est leur enfant dans sa toxicomanie, quelle en serait la meilleure issue, les déculpabiliser, tout en tentant de les aiguiller sur leur conduite à tenir face à lui. Certains ne souhaiteront pas aller plus loin dans la prise en charge, d'autres reviendront nous voir pour parler d'eux, de leur enfant quand il est né, quand il était petit... et ce sera une véritable prise en charge psychothérapeutique qui aura lieu et qui aura, dans certains cas, des effets indirects sur l'enfant en question.
Médecin coordinateur du CEDAT
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