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Psychopathologie du toxicomane |
Présentation :
Cette page présente le document « Psychopathologie du toxicomane, Point de vue psychanalytique », du Dr. Martine Carpentier Médecin coordinateur du CEDAT (Centre d'Aide aux Toxicomanes).
Pour savoir comment s'y prendre avec un toxicomane, il faut pouvoir repérer ce qui se passe pendant sa période d'intoxication. Je vais tenter de vous présenter rapidement les différents phénomènes psychopathologiques que l'on observe.
- des troubles des repères dans le temps,
- des troubles face à tout ce qui se compte : argent, médicaments, horloge ...
- des douleurs psychiques et des deuils non faits,
- un sentiment inconscient de culpabilité projeté sur l'entourage,
- une intolérance à la frustration,
- des passages à l'acte à la place de mises en acte,
- un clivage entre la parole et l'acte.
- une maltraitance du corps,
Ces symptômes pourront apparaître et entraîner un sentiment désagréable chez le sujet qui s'en rendra compte. C'est là la différence entre ceux qui vont s'arrêter très vite, souvent avant la dépendance, et ceux qui vont continuer en niant ces symptômes et devenir dépendants.
A partir de ces symptômes observés chez le toxicomane, il suffit de transposer chez l'enfant et nous saurons quels apprentissages sont à mettre en place ou à accentuer chez lui si nous voulons faire de la prévention.
D'abord, nous observons chez le toxicomane qu'il a des difficultés dans les repères temporels. Le rapport au temps du toxicomane n'est plus le même que le nôtre. Sous l'effet de l'intoxication, il ne vit plus selon les rythmes du nyctémère, le jour et la nuit, le soleil et la lune, le rythme des repas ou celui du journal télévisé. Il vit au rythme biologique de ses prises de produit, au rythme d'une horloge interne dont il a l'illusion d'être le maître. Il s'endort sous l'effet de l'héroïne, il se réveille lorsque celle-ci ne fait plus effet, quelle que soit l'heure et sans savoir le temps qui s'est écoulé. Parfois même il passe la nuit, voire vingt-quatre ou quarante-huit heures, éveillé à danser sur un rythme endiablé après avoir pris des amphétamines, puis il va prendre des benzodiazépines pour redescendre quand il l'aura décidé et pourra dormir vingt-quatre heures d'affilée. Il vit au rythme de ses injections et des effets que le produit entraîne dans son corps, et non plus au rythme nyctéméral, entraînant ainsi chez lui un sentiment de toute-puissance sur son corps, sur la vie et la mort qu'il n'arrive plus à dissocier. Nous allons retrouver cette difficulté au niveau du traitement. Il prend son traitement massivement quand il a mal ou quand il se sent mal, mais ne le prendra plus du tout dès qu'il se sentira mieux. Il éliminera du traitement les médicaments dont il ne sent pas les effets dans les minutes qui suivent la prise. Il devra bénéficier de toute une éducation au traitement pour accepter de le prendre à des doses thérapeutiques, toujours identiques, de façon régulière et rythmées aux heures des repas et ce, quel que soit l'état dans lequel il se sent, quel que soit le ressenti (ou l'absence de ressenti) des effets des médicaments. L'effet des produits favorisant l'amnésie à l'emporte-pièce, il va très vite oublier ses symptômes et n'en sera nullement gêné, sauf peut-être au tout début de son intoxication, à condition qu'il ait acquis dans son enfance des repères suffisants et lourds de sens pour lui. Dans ce cas, il n'aimera pas perdre ces points de repère et hésitera à recommencer une expérience désagréable pour lui. Si vous transposez ce phénomène chez le petit enfant, vous percevrez peut-être à quel point donner des repères dans le temps et dans l'espace est important. Il y a bien sûr mille et une façons de transmettre des points de repère dans le temps : apprendre à lire l'heure, à estimer un intervalle de temps, apprendre à attendre, observer ce qui se passe autour de soi ou en soi pendant cette attente, apprendre à commencer un travail, mais apprendre aussi à l'arrêter. Terminer un travail ne veut pas forcément dire ne pas y revenir. Apprendre à s'exercer, être encouragé pour maintenir un effort et pour le répéter de façon rythmique. De même, pouvoir apprendre à un enfant à se repérer dans le temps, par rapport aux jours, aux heures, mais aussi aux intervalles de temps, lui apprendre à terminer un temps d'activité en rangeant ses affaires, comme les adultes prennent le temps de ranger eux-mêmes leurs affaires, est une chose importante. Qu'il puisse être averti des décisions prises à son encontre de façon claire et empathique, qu'il puisse être un vrai interlocuteur de l'adulte qui est censé s'occuper de lui, voilà ce qui ferait l'objet d'une vraie prévention. Lorsqu'un traitement lui est prescrit, qu'on puisse le solliciter pour le prendre selon la prescription, qu'un adulte prenne le temps de lui donner ce traitement, qu'il puisse lui expliquer qu'il faut le prendre parce que c'est le médecin qui en a décidé ainsi pour qu'il puisse aller mieux même si le médicament n'est pas très agréable à avaler et qu'il a été prévu par le médecin du moment précis où ce traitement devra être arrêté. Les médicaments doivent ensuite, l'enfant guéri, être rangés dans une armoire fermée à clé ou rendus au pharmacien. L'enfant doit être témoin du devenir des médicaments lorsqu'il n'en a plus besoin.
Si vous demandez à un toxicomane de faire un exercice physique, une course à pied par exemple, vous observerez qu'il va courir à la recherche d'une meilleure performance dès la première fois, qu'il ira jusqu'à l'épuisement de ses réserves, reviendra en disant qu'il s'est bien défoncé, niant la plupart du temps la pauvre performance dont il est l'auteur, mais quand nous lui demanderons le lendemain de refaire une course, il refusera disant qu'il n'a plus envie. Tout reste à apprendre. Nous pouvons penser qu'il n'a jamais appris à courir, mais souvent, ce n'est pas qu'il n'a pas appris, mais plutôt qu'il n'a pas compris le sens et l'importance qu'un apprentissage régulier et progressif pouvait avoir. Ceci est lié bien évidemment aux représentations de son corps interne qui lui font souvent défaut. Si nous transposons chez l'enfant, vous imaginez tout de suite de quel type de prévention il s'agit. Plus nous apprendrons à l'enfant à courir doucement pendant l'entraînement en retardant le sprint pour la fin de la course, mettant l'accent sur l'effort à soutenir et non sur les performances pour l'encourager à répéter son effort le lendemain, à marcher plutôt que continuer à courir dès qu'il sent un point de côté, à faire quelques mouvements de respiration après la course et plus nous lui permettrons alors d'acquérir des points de repères fondamentaux. Si les représentations de son propre corps lui font défaut, pourquoi ne pas lui montrer avec des dessins ce qui se passe ? De même, un exercice intellectuel doit être soutenu par l'adulte pour encourager les efforts faits et non les performances pendant l'apprentissage. Les performances ne seront sanctionnées que lors des épreuves. Les professeurs n'entendent pas toujours ce genre de discours, mais il est très important qu'ils puissent, avec les parents, faire cette dissociation.
Ce que nous observons également chez les toxicomanes, c'est un rapport fou à l'argent. En effet, pour eux l'argent n'a pas d'odeur, il n'appartient à personne et peut donc passer de main en main. Il ne sert à rien si ce n'est à partir en fumée, je veux dire en sensations internes et non en construction concrète. On lui a fait croire au don gratuit lorsqu'il a commencé à s'intoxiquer. Il continue à y croire même si, une fois devenu dépendant, plus personne ne lui propose de produit gratuitement ; et bien qu'il fasse tout pour trouver ce qu'on lui demande en échange du produit, il n'a aucune conscience de sa dette. A l'heure où parents et grands-parents ouvrent des comptes à la banque pour bébés, on pourrait croire que tout le monde sait ce que c'est qu'avoir eu une tirelire dans son enfance. Je me suis rendu compte dans ma pratique qu'il n'en était rien. Avant d'avoir de l'argent de poche, je crois utile qu'un enfant puisse avoir une tirelire. Je crois important qu'il puisse apprendre à compter des bûchettes, des cubes ou des gommettes mais aussi des pièces jaunes, qu'il puisse avoir un récipient à son nom pour les stocker pour que tout le monde dans la famille reconnaisse et respecte le fait que ces pièces lui appartiennent et qu'il est donc le seul à pouvoir y puiser. Libre à lui d'en faire ce qu'il lui plaît. S'il les égare, il aura le droit de pleurer et d'être consolé, mais sans que ces pièces lui soit remplacées pour ça ! De même, lorsqu'il les confie à quelqu'un, s'il les réclame il sera encouragé à y renoncer. S'il veut les dépenser pour s'acheter un jouet, il sera aidé pour calculer combien il dispose et combien il lui manque pour obtenir ce qu'il convoite. Les représentations et la frustration sont des éléments majeurs dans cette éducation préventive. Comment aider un enfant à gérer ces petites frustrations qui entraînent douleur et pleurs ? La vraie prévention de toute addiction se situe à ce niveau-là : par la présence d'un adulte à ses côtés, auquel il pourra expliquer ce qui lui fait mal, et entendre de la part de l'adulte le sens que cela peut avoir pour lui. Il pourra rattacher cette frustration à d'autres de la vie courante ou de la vie imaginaire des contes racontés aux enfants.
L'ensemble des produits toxicomanogènes ou psychoactifs sont des psychotropes antalgiques qui agissent sur toute douleur : douleur physique mais surtout douleur morale. Pourquoi le patient addictif prend-il des antidouleurs ? Parce qu'il est démuni face à une douleur morale massive qui le traverse. Comment apprendre aux enfants à gérer les douleurs de la vie ? La douleur est inhérente à la vie. Si elle est partielle, partagée et que quelqu'un lui donne un sens, la douleur peut être gérée et nous faire passer une étape qui fera expérience et histoire pour la prochaine fois. Les produits donnent souvent l'impression à l'usager d'être davantage en relation avec les autres. C'est une énorme illusion. En réalité, ils sont davantage en relation avec eux-mêmes, avec les sensations du corps qu'ils sont seuls à percevoir. Mais comme ils font leurs expériences entre consommateurs, ils ne parlent que des effets du produit et ont l'impression que ce qu'ils sentent, les autres le sentent aussi, sans se rendre compte qu'ils sont en réalité seuls à ressentir l'effet du produit et qu'ils s'isolent de plus en plus, pour finir par ne prendre le produit que tout seuls. La place de l'autre s'évanouit pour ne plus exister. Ils ont l'impression d'être avec les autres, alors qu'en réalité ils sont tout seuls, et qu'en dehors du produit plus rien ni personne ne compte. Le produit a formé comme une feuille cellophane qui s'interpose entre le toxicomane et l'autre et qui donne l'impression d'être en relation directe avec l'autre, alors qu'en réalité l'autre n'est que l'image de lui-même reflétée sur la feuille cellophane. C'est ainsi que l'autre devient son double, pense comme lui, fait comme lui, qu'il peut le tutoyer et le traiter comme il se traite lui-même. La différence entre lui et l'autre ou entre les différents interlocuteurs qu'il peut avoir n'existe plus. De cela, le toxicomane n'en a bien souvent aucune conscience.
Ensuite, nous savons que le toxicomane est soumis au passage à l'acte, et qu'entre la parole et l'acte, il n'y a pas ou peu de connexions. La parole du toxicomane est désinvestie. C'est un moulin à parole. Il parle, il parle, il promet, mais aucune parole ne l'engage. Il est capable de dire tout et son contraire sans s'en rendre compte. L'acte, quant à lui, compte et peut être surinvesti, mais il ne sera pas en lien avec sa parole. Cet acte sera non réfléchi, immédiat et non préparé (aussitôt dit, aussitôt fait), provoqué par l'angoisse et la culpabilité inconsciente ou par la nécessité et la peur. Ce sera un "passage à l'acte" qui chassera l'angoisse. Le produit évitera le ressenti de la culpabilité liée à l'acte.
Le toxicomane, pour toutes ces raisons, est intolérant à la frustration, à la douleur physique mais surtout morale, et va passer à l'acte pour éviter la perception de l'angoisse dite de "castration", évacuer toute souffrance, ignorer les différences, refuser de vivre la moindre émotion.
Le toxicomane, à la moindre perception d'angoisse, va n'avoir qu'une idée : prendre son produit d'élection sur-le-champ. Il court-circuite alors l'imaginaire et n'élabore aucun moyen de défense psychique.
Il préfère le passage à l'acte à la mise en acte.
Une idée, une image, un son
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Une angoisse, une douleur, une émotion
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Passage à l'acte
dont la culpabilité va être gommée par la prise de produit
La mise en acte
Une idée, une image, un son,
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Un fantasme, une histoire imaginaire, un rêve,
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Recherche d'un interlocuteur pour en parler,
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Sensation de manque ou d'insuffisance, angoisses,
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Désir d'établir un projet de réalisation,
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Elaboration d'un projet imaginaire,
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Partage de ce projet imaginaire avec d'autres à qui on en parle,
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Rectification du projet imaginaire,
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Confrontation du projet imaginaire à la réalité,
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Perceptions inattendues,
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Bouleversement imaginaire,
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Partage avec d'autres de ces perceptions inattendues
et de l'imaginaire qui y est rattaché,
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Réajustement du projet au niveau imaginaire,
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Confrontation à la réalité.
Si vous transposez cela chez les enfants, c'est d'abord aux adultes que nous sommes qu'il faut apprendre la mise en acte pour éviter le passage à l'acte. Puis, quand l'adulte a bien saisi la différence entre les deux, il pourra enseigner aux plus jeunes l'attente qui permet de différer l'acte, le développement de l'imaginaire par le biais des histoires dont les enfants raffolent à condition qu'elles leur soient racontées et qu'on leur laisse la liberté de se les approprier à leur façon, la confrontation à la réalité avec ses déceptions, moment où l'adulte devra soutenir et encourager l'effort de l'enfant et où il sera nécessaire de donner du sens à ce qui est vécu péniblement voire douloureusement.
La maltraitance du corps ou le respect de son propre corps et du corps de l'autre.
Nombreux sont les toxicomanes à qui il n'a pas été enseigné le respect de son propre corps ou celui d'autrui. Le bon sens voudrait qu'on l'apprenne à tous les enfants. Le travail des éducateurs, des moniteurs de colonies de vacances, des infirmières, des médecins mais aussi et en premier lieu des parents devrait être celui-là. Un corps, nous n'en avons qu'un pour aller avec lui jusqu'à la fin de notre vie. Si nous voulons aller le plus loin possible, nous devons prendre soin de lui comme lui prend soin de nous quand tout va bien. Ce corps et la vie qui s'y rattache nous appartiennent. S'il y a bien une chose qui nous appartient sans équivoque possible, c'est bien notre corps. C'est la chose la plus précieuse que nous ayons au monde. Nous ne pouvons disposer que de notre corps, pas de celui d'autrui... Je vous laisse imaginer tout ce que l'on peut expliquer à un enfant pour lui faire comprendre lors de circonstances diverses combien notre corps est à respecter. Si nous allons plus loin, c'est aussi reconnaître ses perceptions et en tenir compte. C'est aussi désapprouver tout ce qui peut mettre en risque notre corps et notre vie. Je pense que le seul message à transmettre est qu'on ne joue pas avec sa vie. Il n'y a rien de plus précieux que la vie quelle qu'elle soit. Encore faut-il que les adultes qui encadrent ces adolescents en soient eux-mêmes persuadés. Ensuite, la question est de savoir comment transmettre à ces adolescents que la vie vaut le coup d'être vécue, même si elle doit nous faire passer par des moments douloureux. Quels sont les idéaux qui nous traversent et nous portent ? Sommes-nous capables de faire référence devant eux et peut-être avec eux à des valeurs culturelles, philosophiques, spirituelles ?
Médecin coordinateur du CEDAT
Mots clés :
CEDAT, Centre d'Aide aux Toxicomanes, psychopathologie, psychopathologie du toxicomane, point de vue psychanalytique, insertion, toxicomanie, drogue, dépendance, addiction, substitution, sevrage, suivi, traitements, soins, dépistage, qualité de vie, SIDA, VIH, HIV, hépatite C, VHC, hépatite, alcool, alcoologie.
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